Un chien guide, ça ne s’improvise pas. Derrière chaque binôme remis, il y a des mois de travail, plusieurs mains et des métiers que peu de gens connaissent vraiment. Animalière, éducatrice, directrice technique : trois portraits de femmes l’équipe Aliénor Aquitaine pour comprendre ce qui se passe, et ce qui s’y passe, avant que le chien arrive dans la vie d’une personne déficiente visuelle.

La plupart des gens voient le binôme. La personne, le chien, la façon dont ils avancent ensemble en ville. Ce qu’ils ne voient pas, c’est tout ce qui précède.

Les mois d’éducation. Les sorties hebdomadaires avec les familles d’accueil. Les soins du matin au chenil. Les remises où tout le monde pleure (y compris ceux qui les organisent depuis des années, oui on te voit Nathalie). Trois personnes de l’équipe Aliénor ont accepté de raconter leur quotidien.

Le métier de Romane : animalière

Portrait de Romane, animalière à l'association des chiens guides Aliénor Aquitaine

Un soir, Romane a ramené un chien chez elle pour la nuit. Un jeune golden, très curieux.

« Il mettait un peu les pattes partout. Mais tout s’est très bien passé. »

C’était dans le cadre de son service civique à l’école. Elle avait postulé parce qu’une de ses amies était tombée sur l’annonce. Elle travaillait en intérim à l’époque, faisait de la photographie animalière le week-end.

« Quand j’ai été prise, j’étais vraiment aux anges. »

Un an plus tard, elle signe un CDI. Poste d’animalière.

Ses journées commencent à 9h. Dès que les éducateurs partent travailler en ville avec les chiens, Romane prend en charge le chenil : nettoyage des box, caniveaux, vaisselle des gamelles… Pas la partie glamour du métier. Elle ne prétend pas que ça l’est. L’après-midi est plus varié : sorties, jeux, brossage, et le medical training, une méthode qu’elle décrit avec précision.

« Au lieu de forcer un chien pour lui soigner une otite, on lui laisse le choix de participer. L’objectif, c’est que le soin devienne un moment agréable pour lui comme pour nous. Les chiens acceptent beaucoup mieux, et c’est beaucoup plus serein. »

Il y a aussi les familles d’accueil, qu’elle accueille le lundi matin et le vendredi, et avec lesquelles elle gère les placements pendant les vacances scolaires.

« On s’occupe de plus d’une vingtaine de chiens par semaine. On a des affinités différentes, on a tous nos petits chouchous. Mais on fait tout pour qu’ils se sentent bien. Ici, ils sont traités comme des petits rois. »

Romane n’a pas de diplôme dans ce domaine. Elle a tout appris sur le terrain, avec l’équipe. Le service civique a ouvert sur un CDD, le CDD sur un CDI. Ce qu’elle n’avait pas anticipé, c’est la diversité de ce qu’on découvre en arrivant ici, des instructeurs de locomotion, des bénéficiaires… bref tout un écosystème autour du handicap visuel qu’elle ne connaissait absolument pas.

« J’ai découvert de nombreux métiers que je ne soupçonnais pas. Et surtout, on sait pourquoi on fait ce métier. »

Les remises de chiens, elle les vit à distance, ce n’est pas son rôle d’être au premier plan ce jour-là. Mais elle croise les bénéficiaires, échange, prend des nouvelles et fait partie de cette aventure.

« Voir un chien avec lequel on a passé du temps évoluer aux côtés d’un bénéficiaire, c’est très émouvant. On sait qu’on a contribué à quelque chose d’important. »

Le métier de Florine : éducatrice

Florine Faveau​

Florine est arrivée en octobre 2000. Vingt-cinq ans plus tard, elle repart avec un autre poste, mais on y reviendra.

BEP/BTA en élevage canin. Une idée fixe depuis le début : travailler dans le chien d’assistance. Elle a regardé plusieurs structures. Le chien guide a fini par s’imposer. Elle commence sur l’élevage et la pré-éducation, s’occupe des chiots jusqu’à un an, recrute et accompagne les familles d’accueil. En 2010, elle passe éducatrice, valide son diplôme par une VAE. Elle voulait être plus proche des personnes déficientes visuelles, être là au moment où le binôme se forme.

Au fil des années, elle a une règle qu’elle tient fermement avec les familles d’accueil.

« Pas de lit, pas de canapés. J’insiste. On a des petits chiens bien élevés et des familles qui connaissent les enjeux et qui les respectent de très bonne volonté. »

Ce qu’elle a compris avec le temps, c’est que le chien guide ne fait pas que guider.

« Les gens ont plus facilement de l’interaction avec une personne déficiente visuelle qui a un chien qu’avec une canne. Ça initie des petites phrases, des petits mots, qui font que la personne est vraiment incluse dans notre monde. C’est les sortir de leur cocon. »

La partie centrale du métier d’éducateur, c’est le matching. Chaque chien formé a un profil, les zones où il est à l’aise, son caractère, son rythme. Chaque futur bénéficiaire aussi, ses trajets habituels, sa façon de se déplacer, sa vie quotidienne. Et à un moment, on décide qui va avec qui.

« C’est un peu comme un site de rencontre. On crée nos duos comme ça. »

Ça ne marche pas toujours du premier coup. Elle se souvient d’un cas où le profil ne correspondait pas, quelqu’un qui pensait vouloir un chien très joueur et très collant, et qui finalement, pas tant que ça. Dans ces cas-là, on revient en arrière avant que le binôme soit officiellement validé.

Pour les familles d’accueil, c’est plus compliqué de faire marche arrière. Alors parfois, on s’adapte autrement. Pendant l’interview de Florine, le petit Banzaï, un chiot labrador « assez dynamique » selon ses propres mots, tourne dans la pièce impatient de sortir jouer.

« On le prend en garde pour soulager la famille d’accueil. On fait les nounous, un petit peu. »

La remise, après tout ce travail ?

« Des moments très magiques. Des moments qui peuvent être difficiles aussi mais avec une issue très heureuse. Voir une personne aller chercher ses enfants à l’école en toute autonomie, avec le smile*, avec son chien guide, c’est chouette. »*

Depuis janvier 2026, Florine est chargée de mission vie associative. Elle coordonne les bénévoles, les familles d’accueil, les événements. Elle aimait l’éducation, elle le dit sans nostalgie forcée. Ce nouveau rôle lui ressemble aussi : l’envie que ceux qui donnent de leur temps se sentent bien à le donner et leur en rendre un peu.

« Nos familles d’accueil sont vraiment des trésors. Sans elles, on n’arriverait pas à remettre nos chiens. »

Vous souhaitez découvrir l’histoire des chiens guides en France ?

Consultez notre article de blog dédié ici.

Former et remettre un chien guide est entièrement gratuit pour la personne déficiente visuelle.

Derrière chaque binôme formé, il y a des mois d’éducation, d’accompagnement et d’engagement humain.

Le métier de Nathalie : directrice technique

Nathalie Becat​

« Je fais partie des murs. »

Nathalie dit ça avec un sourire. Trente-six ans à l’école. Elle a été éducatrice, puis directrice technique. Elle connaît des maîtres de chiens guides qui sont fidèles à l’association depuis aussi longtemps qu’elle.

Son rôle couvre beaucoup de terrain : piloter les équipes d’éducateurs et d’animaliers, gérer les rendez-vous vétérinaires, les prestataires, les dossiers RH, la base fédérale où chaque chien est suivi tout au long de sa vie. Quand deux personnes sont en arrêt en même temps, elle descend elle-même sur le terrain. « Pendant deux mois, j’étais avec des chiens. » dit-elle sans se plaindre.

Mais avant tout ça, systématiquement, il y a une chose qu’elle fait.

« C’est toujours moi qui fais le premier contact téléphonique avec les gens. »

Chaque personne qui appelle pour une demande de chien guide tombe sur Nathalie. Elle explique les critères, avoir envie de sortir, pouvoir se déplacer seul, venir à l’école pour les différentes étapes du parcours. Elle rassure. Parce que certains appellent avec des angoisses réelles, pas juste des questions pratiques.

Pour les sensibilisations et les journées portes ouvertes, elle peut faire marcher des personnes intéressées avec Rider ou Switch, deux chiens qui ont tout leur bagage de chien guide mais qui n’ont pas été remis pour des raisons de santé.

« Ils sont très connus. Pour tous les gens qui passent par là, c’est des superstars. »

Ce qui revient le plus dans ses souvenirs, c’est les histoires de gens qui n’attendaient pas ce que le chien leur a apporté. Un jeune homme avait un studio à côté du logement de ses parents, et n’arrivait pas à y dormir seul. Il avait appelé avec beaucoup d’appréhension avant de venir pour son pré-stage. Elle lui avait dit qu’on laisserait la porte ouverte s’il le fallait, qu’il ne serait jamais seul.

« À partir du moment où il est revenu avec le chien après la remise, il nous a envoyé un message pendant la première nuit : il l’avait passée dans son appartement. Aujourd’hui, il a pris un logement en dehors de chez ses parents. Il vit seul avec son chien. Je crois que c’est la plus belle histoire. »

Un autre jeune cachait sa déficience visuelle en poussant un skateboard devant lui dans la rue, pour passer inaperçu. Il a maintenant des projets sportifs et des défis à se prouver. Une bénéficiaire qui ne quittait plus son domicile parcourt la France depuis qu’elle a son chien. Il y a aussi les situations en entreprise : une élue qui venait avec son chien aux réunions du conseil, un chien guide qui avait son propre badge à l’aérospatiale.

« Souvent, ça leur rend une autonomie qu’ils avaient perdue. Une confiance en eux. Un autre regard des autres sur eux. »

Elle suit les binômes sur la durée, tous les deux ans, avec un séminaire de préparation à la retraite à huit ans et une mise à la retraite systématique à dix ans. Quand un chien doit partir d’un domicile où il ne peut plus être bien pris en charge (ex : escaliers, problèmes de santé, ascenseur en panne depuis six mois) c’est elle qui aide à trouver une solution. Elle en a deux à la retraite chez elle en ce moment.

Le plus grand défi de l’école aujourd’hui, selon elle, ce n’est pas de former des chiens. C’est d’avoir assez de dossiers de demandeurs. L’école remet une vingtaine de chiens par an, et certaines années les profils ne suffisent pas à couvrir les chiens disponibles ce qui oblige à des mutualisations avec d’autres écoles de la fédération.

« Le but, c’est d’avoir beaucoup de demandeurs, de ne pas les faire trop attendre, et de bien placer nos chiens. Quand on a plus de profils, c’est plus facile de faire de bons mariages. »

Ce que ces trois parcours ont en commun

Romane ne savait pas ce qu’elle faisait là quand elle a postulé. Florine le savait exactement et elle est restée vingt-cinq ans. Nathalie est là depuis trente-six et ne semble pas faire le compte.

Ce qui revient dans les trois cas, sans qu’elles le formulent de la même façon, c’est que le travail a un sens qui se voit au quotidien.

Vos questions sur les chiens guides

Combien de temps faut-il pour former un chien guide ?

La formation complète dure environ un an, entre la pré-éducation en famille d’accueil et le travail avec l’éducateur. À cela s’ajoute une période probatoire de 6 à 9 mois après la remise afin que le binôme soit officiellement validé.

Qui s'occupe d'un chien guide pendant sa formation ?

Plusieurs personnes interviennent : les animaliers au chenil pour les soins et le bien-être quotidien, les éducateurs pour la formation au guidage, et les familles d’accueil et familles relais, les bénévoles qui accueillent les chiots à domicile pour leur socialisation.

Comment devient-on éducateur de chiens guides ?

Il n’existe pas de cursus unique. Certains arrivent avec des études en élevage canin, d’autres sont formés directement au sein des associations et valident leurs acquis par une VAE. Le terrain reste la principale école.

Comment un chien est-il associé à son futur bénéficiaire ?

L’équipe établit un profil de la personne avec ses trajets, son caractère, son rythme de marche et le croise avec ce qu’elle sait du chien formé. L’objectif est que les deux se complètent au quotidien. Ce processus s’appelle le matching.